Dans les veines - Morgane Caussarieu (éditions Mnémos)

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Dans les veines - Morgane Caussarieu (éditions Mnémos)

Message par Lily Scarlet le Mer 6 Mar - 1:04

Tout a commencé par un teaser. Un jour dans mon fil d'actualité facebook, le génial Fabien Clavel avait partagé une vidéo concernant un livre à sortir, Dans les veines, par une jeune auteure au nom encore peu connu, présenté comme l'Anti-Twilight, bientôt dans vos librairies. Un roman qui clame haut et fort que "Les gentils vampires, ça n'existe pas", ce n'est pas "bientôt dans ma librairie" que j'ai compris, mais "bientôt dans mes mains." J'ai attendu la date de sortie, 20 septembre, presque fiévreusement et le 21, me précipitai à la Fnac la plus proche. Introuvable. "De quoi? 'Dans les veines' vous dites? Connais pas. Ah. Vous voulez le commander?" Tout à mon désarroi, j'ai répondu que non, merci, ça irait. Je ne voulais pas d'un bouquin qui arriverait par la poste dans un carton corné par un postier peu scrupuleux, non, je voulais le choisir, le sentir, l'adrénaline qui monte entre le moment où on commence fébrilement à lire en attendant de payer. Et ce n'est que peu avant Noël qu'enfin l'ouvrage béni – ou maudit? – apparut comme par magie devant mes yeux lors d'un détour chez Darkland, haut lieu de l'habillement underground parisien occasionnellement repaire de Father Sebastiaan. C'est tout heureuse que je ressors donc de la boutique avec bien en main sac Bathory, corset, Les voiles rouges du même Father Sebastiaan et la charmante merveille vampirique, autrement dit le bouquin. Il fait nuit, je peux pas lire. M'abîmer les yeux ne me fait pas bien peur si c'est pour la bonne cause – et Dieu sait que celle-ci est bonne! Mais là je ne distingue même pas les mots. Chiotte. Arrivée à la maison, ni une ni deux, j'ouvre le livre à la première page, savoure l'odeur délicate qui émane du papier et… ah. Pas le droit de le commencer. Futur cadeau de Noël. Si ce que je tenais entre les mains n'avait pas été le livre en question, je l'aurais sûrement foutu par terre de rage. 3 putains de mois que j'attends de le lire et il faut encore attendre. Et Noël arrive, avec son lot de cadeaux cools, de cadeaux moins cools, de chocolats et autres marrons glacés, de famille adorable et de famille chiante. Et au milieu scintillant tel l'étoile du berger, Dans les veines. Et un encore plus joli cadeau de Noël: Morgane Caussarieu, l'auteure brillante, accepte ma demande d'amis sur facebook. Bien pratique ce réseau.
Et là, je lis. Sans pouvoir m'arrêter. J'avale les mots, les phrases, comme si ma vie en dépendait, parce que c'est le cas. Dans un style fluide et superbe, Morgane Caussarieu manie les mots à la perfection, les doux, les râpeux, les vomitifs. Les comparaisons et métaphores les plus dégueulasses côtoient les plus poétiques. Non les vampires ne sont pas gentils, ce sont des êtres détestables, immoraux, violents, vulgaires. Je ne peux que les aimer.
Ma préférence va à J.F, le punk descendant des Sex Pistols, décrit comme clone de Sid Vicious mais qui, pour une raison encore inexpliquée, a pris dans mon esprit les traits de Johnny Rotten (pourquoi? o.o). Français honteux de son prénom, il a eu son heure de gloire à Londres en compagnie de ses potes de toujours, les aujourd'hui décrépits Michou, Bébert et Carcasse, et de leur groupe punk/post-punk Joker's kiss. J.F, c'est la décadence incarnée, le bad boy par excellence, tout en vulgarité et nonchalance, le vrai punk pur et dur (dur, surtout quand sa copine vampire Seiko et son côté "pétasse japonaise" est dans les parages). Le style de Morgane change du tout au tout lorsqu'on pénètre l'esprit du punk, et heureusement car c'est l'occasion de bien se marrer. Les autres vampires sont ma foi tout aussi attachants. Seiko, la bombasse asiat', est plus que touchante lorsqu'elle concilie ses instincts meurtriers et maternels. Damian est un vrai personnage gothique avec ses grands yeux violets qui reflètent toute la nostalgie dont il voudrait se débarrasser. C'est sans doute le plus humain des personnages du roman, mais aussi le plus émouvant, poursuivant un passé qu'il ne retrouvera jamais. Gabriel enfin, vampire enfant qui croit diriger toute la troupe du haut de ses éternels huit ans. Tellement lié à son Grand Frère et à sa "mère" de substitution. Il est adorable, comment ne pas aimer ce petit angelot blond malgré ses crimes, sa perversité, son côté petit chef devenant vite insupportable mais qui, d'après mon humble interprétation, n'est dû qu'au besoin de se sentir aimé? Et bien sûr Lily, une gamine de mon âge malmenée par la vie qui me paraît en avoir bien moins et bien plus à la fois. Lily, mon homonyme à laquelle je m'identifie si peu et tant. Lily, doux lys roux presque fané, dont la fleur se flétrit jusqu'à la disparition.
Avec Dans les veines, j'ai ri, beaucoup. J'ai pleuré, encore plus. J'ai aimé, surtout. Si je parlais comme ceux qui m'entourent quotidiennement et qui ne comprendraient rien à la beauté de la description de cadavres en décomposition, je dirais que j'ai surkiffé la race de ma grand-mère. Mais comme je ne suis pas de ces gens là, je ne le dirai pas. Je dirai plutôt que j'ai été traversée par ce bouquin comme l'épingle à nourrice traverse la veine de Lily lorsqu'elle s'offre à Damian. Ce roman, non seulement d'une puissance et d'une justesse incroyables mais aussi usant de nombreuses références à ce qui compose mon univers (par exemple et entre nombreux autres, les vampyres de Father Sebastiaan et la chanson Bela Lugosi's dead de Bauhaus), est entré en moi comme le médaillon avec le portrait d'Ana dans la chair de Damian. Il s'est foré une place dans ma chair comme Lily son piercing, et ne me quittera jamais, tout simplement parce que c'est le roman en lequel j'avais placé beaucoup d'espoir, et qui a été tellement au dessus de toutes mes attentes. Qui a répondu à tous mes désirs, en a créé de nouveaux, et les a satisfaits à leur tour. J'ai cette impression que c'est le roman que j'ai attendu depuis toujours, et qu'il a été bien plus parfait que prévu.
C'est donc tout naturellement qu'après deux mois d'attente dont trois jours d'excitation totale, je me suis rendue au Cénacle du cygne, au bar rock La Cantada II dans le 11ème arrondissement de Paris. Morgane Caussarieu devait y être – et bien heureusement elle y était. Permettez-moi de résumer mes impressions sur la soirée, qui se traduisent par deux chocs principaux.
Le premier choc fut difficile. En tant que bonne adolescente extérieurement semblable aux clichés du gothique, hormis scarifications et tentatives de suicide (intérieurement c'est plus discutable, bien que le simple fait de dire cela me case peut-être irrévocablement dans la catégorie du gros cliché dégoulinant de noir), et surtout jeune adepte débutante du monde underground, j'avais déjà mis les pieds dans trois, quatre rassemblements dits "undergrounds". Comprenez concerts de metal. Je m'attendais avec joie à retrouver ce sentiment d'être pareille, acceptée, avec les siens, chez soi. Vous savez, celui que vous passez votre vie à chercher parce que cette putain de société rejette immanquablement la différence et que j'en suis criblée – allez fondre une ado gay fringuée en noir avec des plateformes estampillées New Rock qui parle de sang, de gore, de metal et de vampires au milieu d'un troupeau de lycéennes lambda restées à leurs amourettes Cullen-esques durant les joyeuses années de la pré-adolescence. Quand je suis rentrée dans le "bar rock" et que j'ai étudié la faune locale, je ne dépareillais pas trop et pourtant... Rien à voir avec ceux dont j'avais auparavant pu croiser le cuir et les dentelles. Rien à voir avec les hordes de fans (c'est-à-dire une soixantaine de gens qui vont enfin voir leurs dieux vivants en vrai) auxquelles je m'étais déjà mêlée et qui, malgré des looks similaires bien que moins ciselés, se trimballaient un halo de joie excitée et un peu folle. La plongée en eaux troubles devient plongée en larmes noires. Le Comte Dracula en personne ou presque passe devant moi- moustaches fines délicates, chemise blanche vaporeuse, la classe au passé. Autour on me dévisage d'un air parfois amer. Qu'est-ce qu'elle fait là la jeunette, elle n'est pas des nôtres, elle ne manie pas les mots avec notre ardeur et n'est pas digne d'écouter nos textes, nectars des Dieux. Peut-être que je me trompe totalement sur l'interprétation des regards, mais c'est tout de même ce que j'ai ressenti de certains. Je commençais à me dire que j'allais partir en courant, puis me rappelai des New Rock à mes pieds et envisageai une fuite plus lente. Et Morgane se leva à ce moment précis.
Deuxième choc, celui-là totalement bénéfique. Qu'est-ce que t'en as à foutre des autres, c'est pour elle que t'es là, et que tu y restes. Commen peuvent-ils ne pas tous interrompre leurs conversations et la regarder avec admiration? Elle aussi est une petite jeunette, qui a juste publié un roman de vampires "comme on en fait tant", qui n'a aucun mérite? Qu'est-ce que j'en sais de ce qu'ils pensent après tout… Qu'est-ce qu'ils en savent eux-mêmes. Mais elle est là, bien là, lumineuse, irradiant autour d'elle de tout son être, comme la lune dans un ciel sans étoiles, mon unique point de repère. On dirait qu'elle sort tout droit des années 80 version fuck disco; d'un de ces blogs nostalgiques du queer punk; de la révolte gueulant l'anarchie à grands renforts de doigts d'honneur dans les rues de Londres; de l'âge d'or de l'androgynie où les cheveux des femmes deviennent court tandis que ceux des hommes poussent encore et encore, où chacun était pareil à l'autre, genres et identités mélangés dans les cheveux teints et les épingles à nourrice. Elle n'en est pas has been pour autant, elle est juste parfaitement accordée avec son nivers – sans déconner le génie des années God save the queen façon Sex pistols peut-il un jour être has been? J'observe attentivement ses chaussures style doc martens en un peu plus classe (sisi c'est possible), le cuir luisant qui la recouvre et le legging jaune zébré de noir, recouvert d'une deuxième couche déchirée, qui dépasse de sa jupe. Ça ressemble quand même vachement à de la perfection, allié à sa coupe de flammes léopard. Tout y est, des piercings à la multitude de badges épinglés à travers une belle veste de cuir, en passant par la lame de rasoir en pendentif. Puis je me rappelle qu'il s'agit de la nana qui a écrit ce putain de livre qui m'a pris aux tripes, mon livre favori. Je me rappelle de son imagination, son style, sa façon de manier les mots les plus dégueulasses de la langue française avec facilité et de les rendre beaux. Je me dis que ça ne fait pas que ressembler à la perfection, qu'elle a même plus la classe que ses personnages, qu'elle est mon modèle. J'ai envie d'être à moitié aussi indescriptiblement envoûtante, hypnotisante même, qu'elle l'est. C'est une guerrière venue, avec son propre langage, d'un ailleurs, d'un autre espace-temps trash où l'humain bateau n'est pas. Je ne pouvais pas détacher mes yeux d'elle, comme si quelque chose en elle attirait mon regard avec une force que je ne pouvais pas penser à combattre. Et pourtant dès qu'elle tournait la tête dans ma direction, je regardais aussitôt ailleurs. Pas encore prête à me découvrir dans ses yeux, telle qu'elle me voyait. L'adjectif qui conviendrait le mieux pour la décrire serait à mon sens "vampirique", car elle produit tout du moins sur moi la même fascination que l'un de ces êtres mythiques (ou pas, d'ailleurs). J'ai avec joie découvert une voix superbement habitée lors de sa lecture, une personne vraiment sympa et puits de culture vampirique avec qui il fait bon discuter, qui a évacué avec une simple phrase ("Ah c'était mortel…") tout ce qu'il y avait de timidité en moi.
Note pour moi-même: s'entraîner au tutoiement.

Bon bah si vous êtes arrivés jusque là c'est vachement sympa de vous être tapé tout mon blabla. J'espère que je vous ai convaincus avec ce post qui se voulait critique mais qui n'a rien d'objectif vu que je donne dans le ressenti et non l'analyse. Une ptite citation pour vous prouver que décrire des cadavres en décomposition et rendre beau et poétique ce tableau normalement crados, c'est possible (quand on s'appelle Morgane Caussarieu.)

"Chairs putrides, ossements fracassés, peaux verdâtres, béances fripées, chevelures d'algues. Une gorge qui suinte les crevettes en crachats organiques. Plus d'yeux. Plus de lèvres. Une anguille luisante prisonnière des parois diaphanes d'un intestin qu'elle ronge pour s'échapper. Plus de nez. Des coquillages visqueux fixés sur l'os nu, bijoux spiralés. Plus d'ongles. Un rectum boursouflé pénétré par un mollusque. Un nuage de mouches bourdonnantes noircissant le ciel de leurs funestes augures."


Morgane Caussarieu faisant une tête toute mignonne avec une peluche et Dans les veines devant elle.
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Re: Dans les veines - Morgane Caussarieu (éditions Mnémos)

Message par Seby le Lun 11 Mar - 11:01

C'est pas juste une chronique de livre, Lily, c'est l'histoire de ta triple rencontre, avec un bouquin, une communauté et un auteur !
Tu écris très bien, tu donnes assez envie de le lire, ce livre - même si, personnellement, j'ai une overdose de vampires en ce moment.
Une chouette illustration, pour le livre - je vois d'où vient ton avatar maintenant.
Merci d'avoir partagé tout ça avec nous ! bisou

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